Revue de lecture – « Une monnaie nationale complémentaire. Pour relever les défis écologiques et humains »

Le 27 juillet 2011 - 13:52 | 1 commentaire

Par Nicolas BOULEAU, économiste, membre du groupe de travail sur la finance mis en place par la Fondation pour la Nature et l’Homme. Article publié pour la première fois en avril 2011.

 

Une monnaie nationale complémentaire
Pour relever les défis humains et écologiques

Philippe Derudder et André-Jacques Holbecq
Editions Yves Michel, 2011, 12€

 

Il est plus utile ici de souligner l’importance des questions auxquelles cet ouvrage propose une réponse que d’en faire un résumé. Le rapport « portée de la réflexion » sur « prix de l’ouvrage » est très avantageux.

 

Comment valoriser les biens collectifs

Nourrie d’une inquiétude grandissante devant les catastrophes techniques, l’érosion du vivant, les limites de la planète et le changement climatique, la pensée écologique a développé des thèses, révolutionnaires ou réformatrices, qui dénoncent la société de consommation, le profit destructeur du capitalisme débridé, le Business as usual. Mais depuis les premières semonces, maintenant anciennes, peu de changements se sont produits : plusieurs causes de dommage reconnues continuent de croître. Nous sommes à un stade où la majorité des gens a pris conscience des tendances et de leurs conséquences mais où néanmoins les outils du passage à l’action ne sont pas là. Au point que la communication sur ces sujets devient paradoxale : l’inquiétude au niveau collectif au lieu de susciter la valorisation des biens communs, la mise en place d’institutions de mesures et de contrôle, et de préserver le cadre de vie, accentue les comportements de protection individuelle et l’égoïsme des ménages d’où une planification inopérante dans les pays pauvres, un vote en faveur de l’économie la plus libérale dans les démocraties occidentales et une industrialisation déréglementée dans les pays en développement par renforcement de la mondialisation.

Depuis longtemps les analyses de Jacques Ellul, d’André Gorz ou de Lester Brown qui plaident en faveur d’une économie écologique et durable ont pointé la nature destructrice du marché capitaliste : elle est principalement due à la quête de croissance et à la dévalorisation de fait des biens collectifs. De la valeur n’est accordée qu’aux activités et ressources qui peuvent immédiatement s’ouvrir à l’argent et en générer. Les biens qui ne sont pas déjà propriété privée sont traités comme gratuits, exception faite de ceux qui sont répertoriés comme en péril à protéger dans des nomenclatures tardives et toujours mal appliquées. Les prix de marchés ne prennent pas en compte les dommages à long terme de l’environnement. La question des taux d’intérêt et celle de l’actualisation sont au cœur de cette pseudo-rationalité envahissante. Aussi de tous les projets de réforme de l’économie, la monnaie, cette technologie sociale si efficace actuellement, est-elle sans doute l’outil le plus performant que l’on puisse réajuster.

 

Agir sur le long terme grâce à la monnaie

C’est une idée à la mode. Plusieurs personnalités et partis politiques ont évoqué récemment la création monétaire comme une éventualité sérieuse à prendre en compte pour des objectifs de redistribution sociale ou environnementaux. Est-ce possible actuellement avec quelques modifications dans la réglementation financière en Europe ? Ou bien est-ce là une utopie que le capitalisme va aisément virtualiser ? L’usage de la monnaie est fondé sur la confiance. Y toucher est délicat. Pourtant une des leçons de la tornade financière récente n’est-elle pas, in fine, que la confiance vient moins de l’imposante architecture des sièges des établissements financiers que du fait que les Etats représentent l’économie réelle due au travail des hommes ?

La masse monétaire n’est pas gérée de la même façon aux Etats-Unis ou au Japon où les Banques centrales peuvent mener une politique monétaire publique c’est-à-dire frapper monnaie pour l’Etat, et en Europe où la Banque centrale européenne et les Banques centrales nationales qui la représentent n’ont pas ce droit et ne peuvent donc jouer que sur des taux par l’intermédiaire de banques privées. En effet, l’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne stipule : « Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres, ci-après dénommées «banques centrales nationales», d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l’Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette est également interdite. » La philosophie du traité  est d’obliger les gouvernements à emprunter à des taux fixés par le marché dans le but d’empêcher la création monétaire publique perçue comme facteur d’inflation. Cette disposition impose aux Etats de se plier au jugement privé de rentabilité qui choisit des taux variables suivant les perspectives de sécurité de remboursement.

Des difficultés graves en ont résulté pour des pays tels que la Grèce, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne qui doivent emprunter à des taux bien supérieurs à ceux des pays comme la France et l’Allemagne économiquement plus crédibles. Elles ont entraîné les décisions de la BCE et du FMI que l’ont sait de création du fonds de stabilité financière européen qui a prêté à la Grèce 110 milliards d’Euros pour l’instant jusqu’en 2013. Mais ce genre d’arrangement avec la lettre du traité pour raison politique, est critiqué comme un risque indu par une part de l’électorat français et surtout allemand. Les deux logiques s’affrontent et aujourd’hui à la mi-avril 2011 les marchés prêtent à la Grèce à dix ans au taux de 14,5% et à l’Allemagne à 3,3%, de quoi méditer…

Les  banques privées créent de la monnaie de plusieurs façons, la plus évidente est qu’en moyenne le rythme global des crédits qu’elles accordent est supérieur au rythme des remboursements de prêts qu’elles reçoivent et aussi — la crise a montré que ce n’était pas une hypothèse d’école — parce que les risques de contrepartie font qu’il y a des crédits non remboursés, les montants correspondants sont de la création monétaire. Le lecteur trouvera des précisions sur ces mécanismes sur le site de l’association Chômage et monnaie et sur celui de la BCE.

 

Un des moyens de la création monétaire publique : une monnaie supplémentaire écologique

Alors que la monnaie est évidemment sociale puisqu’elle n’a pas de fondements « naturels » c’est un choix très fort de confier quasi-exclusivement à des instances privées le soin de la créer, car elle est le moyen d’action par excellence. D’un point de vue écologique, on impose ainsi au système ouvert que nous sommes comme êtres vivants la recherche de profits immédiats. De nombreux auteurs considèrent que cette stratégie financière est anachronique et que — compte tenu des problèmes globaux — le pouvoir politique doit reprendre démocratiquement la maîtrise de ce levier essentiel. Les emprunts contractés par les Etats auprès des marchés se perpétuant et se cumulant si le budget reste déficitaire — ce qui est le cas dans la plupart des Etats — on arrive à un régime permanent qui ressemble à la création monétaire publique sauf que 1) il y a rémunération des banques privées (domestiques ou internationales) 2) la charge de l’intérêt de la dette incite les Etats à utiliser la part gouvernable du budget (celle qui n’est pas promise à des frais permanents) à des placements dont la rentabilité est proche des taux privés. Le long terme, plus incertain et moins urgent, ne peut plus être envisagé et traduit en politique économique.

Des économistes aux Etats-Unis (cf. Real-World Economics Review), au Royaume Uni (cf. la revue Prosperity) et même en Allemagne (cf. le site Monetative) proposent une réappropriation publique de la création monétaire comme outil pour la maîtrise d’objectifs globaux et environnementaux. Cela pose deux sortes de difficultés.

  • Une question de gouvernance : comment limiter la création monétaire par les BCN pour les Etats. Question politique et juridique qui se complique dans le contexte européen, mais qui au fond est forcément soluble puisque ce type de responsabilité est assumé par la FED aux Etats-Unis actuellement. Elle est au demeurant hors de l’agenda européen car le pays le plus attaché au système actuel est aussi celui qui a les meilleures performances économiques.
  • Une question de mise en œuvre : comment se fait le passage entre les objectifs (définis par la politique environnementale) et des actions économiques ? Le problème est similaire à celui soulevé par le CDM, mécanisme de développement propre, où des entreprises affichent qu’elles font des investissements pour aider les pays en développement à moins polluer, et font parfois tout autre chose, en délocalisant tout simplement. Les objectifs sont des mots, leur sens est vague, les indicateurs sont plus complexes que des prix. Comment s’assurer que sous couvert d’effort vers ces objectifs les entreprises ne vont pas faire bénéficier d’autres pans de leurs activités des mécanismes d’incitation publique ?

C’est notamment en raison de ce risque de dérive que les auteurs de l’ouvrage présenté préconisent la création d’une monnaie supplémentaire utilisée par des entreprises à vocation sociétale. Leurs propositions — qui prolongent les thèses de Ph. Derudder Rendre la création monétaire à la société civile, Yves Michel 2005 — sont très convaincantes et semblent pouvoir se faire en France sans contradiction avec le système actuel, même pouvoir entraîner d’autres pays par la suite. Le style est plaisant et les technicités très pédagogiquement exposées par des analogies accessibles. L’ouvrage n’est pas dogmatique ni abstrait, il fait d’autant plus réfléchir.

 

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Un commentaire

  1. Il est maintenant à la portée de tout un chacun de comprendre que le rôle normal de la monnaie a été dévoyé au fil du temps par une partie du système financier aux dépends des peuples.
    Vos travaux sur la monnaie( » Manifeste pour que la monnaie serve au lieu d’asservir  » et plus récemment » Dette publique ; état des lieux  » )le montrent de façon évidente. Alors pourquoi les pouvoirs publiques ne font rien ?. Egoïsme de caste, aveuglement, incompétence …?.
    On parle de mondialisation. Est-ce qu’il faut appliquer la même politique économique au Bengladesh qu’en France ?
    On oublie je crois l’essentiel c’est que ( de même que la monnaie !) l’économie doit servir et non pas asservir. Le problème c’est que les objectifs des politiques économiques sont complètement soumis à l’idéologie consumériste. On continue à faire croire que le bonheur est dans la consommation à outrance, consommation dont les codes sont dictés par la pub à la télé et ou la justice sociale et la réalité économique d’un tel système n’apparaissent jamais : appauvrissement d’une grande partie de l’humanité surtout dans les pays  » anciennement  » riches, c’est vrai que les pays « émergents  » voient leurs niveau de vie en moyenne augmenté, mais jusqu’à quand ?
    Enfin il y aurait beaucoup à dire. Mon commentaire veut surtout vous remercier vous les Holbeck, Derruder et d’autres encore qui se battent avec tant d’énergie pour faire changer les choses.

    Commentaire by lefèvre | Le 13 mars 2015 - 9 h 31 min

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