Le révisionnisme monétaire

Le 27 octobre 2011 - 12:31 | 7 commentaires

Par Gabriel Galand et Alain Grandjean, économistes, membre du groupe de travail sur les questions financières mis en place par la Fondation pour la Nature et l’Homme

 

Tout à leur conviction que la création monétaire ne peut être mise au service de tous, et notamment ne peut financer des investissements collectifs, certains économistes en viennent à nier la possibilité même de la création monétaire.

Ceci est une position révisionniste contraire aux faits et nous allons essayer de le montrer. Cette démonstration n’est pas simple car les arguments des révisionnistes présentent des variantes qu’il faut traiter avec soin.

Image : Euro money in pots par Images of Money sur Flickr

 

Faisons d’abord une description rapide des mécanismes bancaires qui conduisent à la création monétaire.

L’opération comptable fondamentale est la suivante (opération I).


ACTIF PASSIF
Banque A Créance sur X ……+  100 Compte à vue X … + 100


 

La banque A prête 100 € à l’agent X. Elle inscrit 100 € sur le compte de X et constate à son actif une créance de 100 € sur X. La banque a créé ex-nihilo les 100 € du compte de X.

 

Ceci n’est pas la seule manière de prêter de l’argent à X. La Banque A peut aussi « mobiliser de l’épargne » par l’écriture suivante (opération II) (nous supposons pour l’instant que tout se passe dans la même banque).

ACTIF PASSIF
Banque A Compte à vue Y

Compte à terme Y

… – 100

…+ 100

Banque A Créance sur X …… + 100 Compte à vue X …+ 100


 

L’agent Y a épargné 100 euros en les transférant de son compte à vue à son compte d’épargne. Lorsque Y épargne ces 100 € et les soustrait du circuit de la monnaie circulante, la Banque les remet dans le circuit en prêtant à X comme précédemment. Ici on a une destruction création.

 

Les choses sont en réalité un peu moins simples car la Banque A n’est pas seule au monde. Dans l’opération I, la banque A, du seul fait de la création des 100 euros, va subir des « fuites » vers le monde extérieur.

  • D’abord la Banque centrale va lui demander de mettre en réserve environ 2 € de monnaie centrale (celle que la banque A possède sur son compte à la Banque centrale). Ce sont les « réserves obligatoires ».
  • Ensuite, X, comme tout agent titulaire d’un compte à vue, va avoir besoin de billets et les retirera au distributeur. Ces billets, la banque A devra les acheter à la Banque centrale. En moyenne, le volume de billets est de 10 à 15% du montant des comptes à vue.
  • Ce n’est pas tout. Il reste le plus important. Lorsque X va utiliser ces 100 €, il va les dépenser auprès d’autres agents qui ont des comptes dans d’autres banques. Si par exemple l’agent Z dans la banque B reçoit un chèque de X de 20 € et le remet à sa banque, celle-ci va demander à la banque A de lui verser 20 € pour qu’elle puisse créditer Z. Comme les banques règlent leurs dettes et créances mutuelles par mouvements de leurs comptes en Banque centrale, A va se trouver débitrice de B pour 20 € de monnaie centrale. On conçoit que compte tenu des millions de chèques qui circulent dans tous les sens, les dettes et créances des banques les unes envers les autres (en raison de ces chèques) se compensent en grande partie.

 

Restons en là, mais remarquons pour finir que dans l’opération II la banque n’a pas tous ces soucis car elle n’a pas créé de monnaie, il n’y a donc pas de fuites en moyenne, ni en réserves, ni en billets, ni vers les autres banques.

Passons maintenant aux arguments des révisionnistes. On peut les répartir en trois catégories

 

1. La création monétaire n’existe pas.

Cette position est la plus excessive. Elle consiste à nier toute création monétaire par les banques. Pour l’étayer, ils prennent argument de toutes les fuites lors de la création monétaire et prétendent que la banque A peut créer cette monnaie provisoirement, mais qu’elle doit rapidement trouver une ressource d’épargne pour annuler cette création, car sinon les fuites (surtout vers les autres banques), vont annuler tout bénéfice de l’opération. Autrement dit la banque n’a d’autre choix que de se comporter comme un organisme non bancaire, qui, n’ayant pas de compte à la Banque centrale, ne prête que des ressources d’épargne collectée.

Cette position est tout simplement erronée.

Il a été montré que si toutes les banques augmentent leur volume de prêts au même rythme, les compensations de dettes entre banques se font parfaitement et que la masse monétaire augmente régulièrement au même rythme, les banques ne subissant que les fuites de billets et de réserves obligatoires. Qui plus est, il y a le marché interbancaire permet aux banques bénéficiaires des fuites de prêter aux banques qui en souffrent.

Il y a surtout la Banque centrale qui prend en pension les créances contreparties de la création monétaire, et qui fournit autant de monnaie centrale que nécessaire. Si ces prises en pension augmentent également au même rythme que le reste, elles financent les billets et les réserves obligatoires sans problème et restent de volume très inférieur à celui de la monnaie créée. Les banques peuvent donc créer de la monnaie en assurant des ressources de monnaie centrale d’environ 15% du montant de la monnaie créée. C’est la notion de multiplicateur du crédit.

La preuve absolue que notre démonstration est correcte est qu’il existe bel et bien une masse de monnaie M1 (somme des comptes à vue, des billets et des pièces) d’environ 4500 milliards d’euros dans la zone euro, et que cette monnaie, il a bien fallu la créer avec des opérations bancaires du type de l’opération I. Ni l’or (10 000 tonnes soit 300 à 400 milliards d’euros à l’actif du SEBC)  ni les devises possédées par les banques centrales (250 milliards environ au même actif)  ne suffisent, et de loin, pour expliquer la monétisation d’une telle somme. Ni à expliquer comment cette masse monétaire fait pour augmenter chaque année (M1 est passée de 2000 milliards en 2001 à 4500 en 2010, soit une croissance annuelle moyenne de l’ordre de 8%).

 

2. Pas besoin de création monétaire pour financer l’investissement.

Ceci est un révisionnisme un peu plus subtil. Il consiste à accepter la création monétaire, mais à soutenir que dans le cas de l’investissement, il n’y a pas en fait de création monétaire car celle-ci en quelque sorte s’auto-exclut. Cette position s’appuie en général sur l’égalité d’origine keynésienne selon laquelle l’investissement est égal à l’épargne et plus précisément que l’investissement génère l’épargne nécessaire à son financement et qu’il n’y a besoin d’aucune création monétaire dans ce cas. Il faut donc faire appel à l’épargne pour financer l’investissement et non à la création monétaire.

Ce sophisme repose sur l’utilisation abusive d’un modèle. Les modèles économiques analytiques, comme le modèle keynésien utilisé ici, sont des représentations simplifiées du monde. Ils sont vérifiées pour certains points de vue sur ce monde (d’où leur utilité), mais pas du tout pour d’autres. Aucun modèle ne prétend représenter le monde économique sous tous ses aspects. Il y a toujours des hypothèses restrictives qui pèsent plus ou moins lourd suivant les résultats cherchés. D’ailleurs, certains keynésiens considèrent que,  même en acceptant ce modèle, le financement de départ doit fournir un financement ex-nihilo, et que l’égalité de l’investissement et de l’épargne n’intervient qu’après, voire même à long terme. Dans ce cas, le raisonnement keynésien est parfaitement compatible avec notre démarche.

En effet, supposons que, en suivant la logique du modèle, on crée régulièrement de la monnaie qu’on investit dans l’économie avec un multiplicateur keynésien et avec fuites à chaque tour en épargne. Au premier tour les investissements peuvent être ciblés pour minimiser ces fuites, mais à partir du 2ème tour celles-ci sont conformes à la moyenne nationale. Les fuites en épargne  vont générer l’épargne  nécessaire, qui conduira au financement complet de l’investissement conformément au modèle (1). Dès lors la création monétaire initiale s’est bien transformée en épargne. La seule question qui se pose est celle de l’ajustement de la création monétaire aux besoins d’investissements mais la création monétaire reste un besoin évident.

 

3. La création monétaire est limitée par le comportement des agents économiques.

Cette idée, est d’origine monétariste. Elle consiste à dire que la création monétaire est inefficace parce que la masse monétaire est limitée par un comportement stable des agents à propos de l’affectation de leurs liquidités. Si les agents décident de garder 25% du PIB en encaisses liquides, on ne pourrait augmenter celles-ci d’une grande quantité sans déséquilibrer le système et provoquer une hausse des prix.

Etant donné qu’on est dans ce cas face à des opposants au keynésianisme, il faut rester sur le terrain exclusif de la monnaie et rappeler à ces contradicteurs que même les monétaristes admettent que lorsque de la monnaie est créée et mise à disposition des agents, cette augmentation nominale des revenus se partage entre hausse de la demande réelle et hausse des prix, sans qu’on puisse dire la part de l’un et de l’autre. Cette position suppose donc au moins que la masse monétaire puisse augmenter. Si par ailleurs cette création monétaire finance des investissements productifs, on augmente les revenus en même temps que l’offre et on ne voit pas pourquoi il y aurait « trop » de monnaie.

Une variante de cette limitation imaginaire est celle du bilan de la Banque centrale. Le passif de ce bilan, ou son poste M0 (comptes des établissements financiers et billets papier en circulation), seraient limités en fonction du PIB et des habitudes des agents. Les justifications de ces limitations ne sont pas claires, mais le meilleur moyen de montrer la fausseté de cette affirmation est de disposer d’un bon contrexemple.

Entre le 31 Décembre 2007 et le 31 Décembre 2010, la FED a multiplié son passif et le montant de M0 par 2,8 (il est passé de  800 milliards de dollars à 2300 milliards de dollars). Le moins qu’on puisse dire est que cette croissance n’a rien à voir avec celle du PIB, ni de celle de l’économie réelle.

 

Conclusion

Il paraît clair que les justifications des contradicteurs ne sont pas scientifiquement fondées. Elles semblent plutôt motivées par le désir de conserver à tout prix en l’état le mode de fonctionnement actuel de financement des investissements collectifs par le marché.

 

NOTE

1. Il ne parait pas certain qu’en modèle ouvert l’égalité ex-post I=S puisse être réalisée. A étudier. Retour

 

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7 commentaires

  1. Merci pour cette salutaire et nécessaire mise au point.
    Je vous propose modestement une petite précision et un point de désaccord.

    La précision : certains chez ceux qui sont dans l’attitude la plus extrême de nier la création monétaire (cas 1) sont néanmoins bien obligés de constater un coefficient multiplicateur entre la base monétaire et M1. Ils font alors intervenir, sans l’expliquer cependant, le concept de  » vitesse de circulation » de la monnaie pour justifier la masse M1, 3 ou 4 fois supérieure à la base monétaire.

    Le désaccord (petit) porte sur votre conclusion et sur les motivations des révisionnistes. Certains cherchent surement, comme vous le dites, à conserver les choses en l’état. Il me semble cependant qu’il y aussi un phénomène qu’il ne faut pas négliger et qui est que « Le banquier n’a (…) pas une vision directe de la création monétaire qu’il induit, et, à la limite, peut ne pas en être conscient. ». Cela a été expliqué par 2 très bons auteurs dans un livre (très intéressant même si certains passages sont un peu compliqués pour le profane) intitulé « La monnaie dévoilée ». J’ai personnellement pu constater à de nombreuses reprises que des spécialistes du monde de la finance ne sont pas conscients de la situation sans qu’ils cherchent pour autant à protéger quoi que ce soit.

    Commentaire by RST | Le 28 octobre 2011 - 10 h 17 min

  2. D’accord avec vous RST

    Un article précisant ce point en lien sur mon nom

    Début de l’article:
    // »Les banquiers vous diront qu’ils ne créent pas de monnaie … pourquoi ?

    Plutôt que de répéter la démonstration qu’on trouve habituellement dans tous les livres d’économie, à savoir l’explication par étape en considérant d’abord que tout le système n’existe qu’au sein d’une seule banque, puis en introduisant deux banques avec des parts de marché différentes, puis pour finir en introduisant une banque centrale dans la démonstration, (banque centrale qui seule peut satisfaire à la demande de monnaie centrale, la plus connue étant la monnaie dite « fiduciaire »), essayons de nous mettre à la place du « petit » banquier, simple directeur d’agence. »//

    Suite sur : http://tinyurl.com/ygbrbtq

    Commentaire by A-J Holbecq | Le 28 octobre 2011 - 16 h 40 min

  3. @RST
    Je ne vois pas comment la vitesse de circulation pourrait intervenir dans cette affaire. Pour moi les vitesses de circulation de chaque masse monétaire sont indépendantes les unes des autres. Pourriez-vous nous donner une ou plusieurs références afin que nous puissions comprendre l’argument et peut-être trouver ce qui est dans la tête de ces contradicteurs ?
    Quant à la conclusion, d’accord, mais ceux là ne sont que des révisionnistes sans le savoir et ne sont pas dangereux, à moins qu’ils ne commencent à réfléchir et ne tombent dans une des catégories traitées. :)

    Commentaire by Gabriel Galand | Le 28 octobre 2011 - 19 h 17 min

  4. @Gabriel Galand

    J’ai tenté d’analyser d’où vient leur erreur
    http://tinyurl.com/3tysfte
    … mais c’est sans doute une analyse incomplète…

    Commentaire by A-J Holbecq | Le 29 octobre 2011 - 6 h 35 min

  5. @ Gabriel Galand

    J’ai posé la question à l’un des « associés » du blog dont parle André-Jacques dans son message précédent.

    Ma question :
    Comment expliques-tu la multiplication par 3 entre la base monétaire et les dépôts à vue ?

    Sa réponse :
    Parce que les agrégats monétaires additionnent les pommes et les oranges ! Où pour coller à la réalité, ils additionnent la base monétaire avec des reconnaissances de dette (les dépôts à vue). Quand tu déposes ton argent à la banque, elle ne le garde pas précieusement caché dans un coffre, elle le prête. Aussi, la monnaie centrale qu’elle a reçu au moment de ton dépôt, elle ne l’a déjà plus ! Ce qu’il reste en revanche, c’est une reconnaissance de dette de la banque qui dit qu’elle te doit « x » euros, à charge pour elle de les trouver quelque part si tu fais un retrait ou un transfert. Par le truchement de la reconnaissance de dette, la même monnaie banque centrale est « comptée » plusieurs fois.
    Tu vois bien la débilité d’un calcul où tu additionnes plusieurs fois la même chose ! Pour être factuel, il faudrait parler de « vitesse de circulation » de la base monétaire.

    Commentaire by RST | Le 29 octobre 2011 - 8 h 33 min

  6. [...] Nota: Ce texte est paru sur le blog « Financer l’avenir » de La Fondation pour la Nature et l’Homme [...]

    Ping by Chômage et Monnaie » la révisionnisme monétaire | Le 1 novembre 2011 - 14 h 57 min

  7. Austrian Economics…

    [...]Les arguments des révisionnistes monétaires décortiqués | Financer l'Avenir[...]…

    Rétrolien by Austrian Economics | Le 3 janvier 2012 - 0 h 02 min

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