La Banque centrale est prête à tout pour maintenir son Dogme : exemple n°1

Le 22 juin 2011 - 19:38 | 1 commentaire
Roue d’argent
Financer plus ou moins gratuitement 600 milliards d’euros d’investissement public en 10 ans par la création monétaire, la proposition a de quoi surprendre et laisser sceptique. Prendre 600 milliards sur un arbre magique pour sortir des billets, si c’était aussi simple, on l’aurait déjà fait. Et ça ne peut pas être aussi simple. 

Une partie notable de cette suspicion provient en fait d’un conditionnement politique et intellectuel que nous avons tous subi et qui, avouons le, a triomphé. A partir du milieu des années 1980, il s’est installé un Dogme monétariste lancé par quelques illustres économistes, adopté par la banque centrale allemande puis relayé par les autres banques centrales européennes. L’incendie a enfin gagné les gouvernements, les administrations publiques, les universités et la presse.

 

Au début des années 1990, le Dogme était donc installé pour de bon et, dix ans plus tard, a fini par devenir l’ADN de la Banque centrale européenne (BCE). Que nous enseigne t il ? En substance, qu’il faut à tout prix limiter la création monétaire car, dès que celle-ci est un peu élevée, elle entraîne mécaniquement une forte inflation. Le dogme ne nie pas le fait que l’on peut lever 600 milliards en 10 ans quasi gratuitement par la création monétaire. Il estime que la création monétaire que nous demandons va générer une inflation trop importante si ce n’est incontrôlable.

On imagine aisément qu’un tel postulat s’appuie sur une batterie de preuves irréfutables. En bon citoyen européen, je suis allé sur le site de la BCE pour savoir comment elle se justifiait. Avec satisfaction, on tombe assez vite sur un document grand public intitulé « Pourquoi la stabilité des prix est elle importante pour vous ? »

Dans le mot d’introduction, le président Jean-Claude Trichet écrit que « l’objectif de cet ouvrage est de présenter de façon exhaustive mais accessible les raisons pour laquelle la stabilité des prix est importante ainsi que […] l’orientation de la politique monétaire de la BCE ».

Donc que dit ce document sur la création monétaire et l’inflation ? Le propos de la BCE (p.37) est à la fois lapidaire et sans appel : « l’inflation est fondamentalement un phénomène monétaire » (ie : induit par la création monétaire). D’autres facteurs sont cités mais pour être classés comme des bruits secondaires car « de nombreuses études empiriques le confirment, les périodes prolongées de forte inflation vont généralement de pair avec une vive croissance monétaire (cf. graphique ci-dessous) ». On s’attend à avoir quelques éléments factuels qui sont justement «le graphique ci-dessous ». Celui-ci montre bien une étroite corrélation entre l’inflation et l’évolution de la masse monétaire dans 110 pays.

L’affaire est donc pliée ? Non elle ne l’est pas car, comme cela est indiqué dans le document, ce graphique expose la corrélation pour la période allant de…. 1960 à 1990. Vous avez bien lu, nous sommes en juin 2011 et la BCE, pour justifier le principal postulat de son Dogme, met en avant un graphique qui s’arrête en 1990.

A supposer que cette preuve soit pertinente sur la période d’observation, il est pour le moins étrange que 20 ans après les données sur la période ne soient pas fournies. On pourrait supposer que les services statistiques de la BCE ne disposent pas des données d’inflation et de masse monétaire après 1990, mais cette hypothèse est peu probable. L’explication est bien plus simple : à partir de 1990, le lien entre inflation et évolution de la masse monétaire s’est largement décorrélé. Vous trouvrez des éléments sur ce sujet dans l’annexe 3 de la proposition de la Fondation pour la Nature et l’Homme. Retenons simplement deux facteurs. D’une part, la globalisation des échanges, qui s’accélère précisément au début des années 1990, a eu pour effet de tenir les prix et de déconnecter l’inflation des phénomènes internes tels que la masse monétaire. D’autre part, l’inflation est aujourd’hui largement induite par l’augmentation des prix de l’énergie et des matières premières, phénomène qui n’a aucun rapport avec la masse monétaire.

Puisque après 1990 le postulat de la BCE ne peut être statistiquement démontré et bien, dans un geste quelque peu orwellien, la BCE a décidé de couper son graphique à 1990.

Si un lobby industriel « pollueur » adoptait cette politique sur son site internet, la réaction des ONG serait immédiate et impitoyable. Si un ministère faisait de même, la presse réagirait assez vite. Quand il s’agit de la BCE, on ne réagit pas ou très peu, simplement parce que le Dogme est installé et que l’on s’est habitué à vivre avec.

Le propos ne vise pas à remettre radicalement en cause le principe d’une banque centrale européenne et encore moins les mérites de la construction communautaire.  Il vise à pointer le dogmatisme de Francfort et, pour beaucoup d’entre nous (j’en suis), l’aveuglement dont nous avons fait preuve depuis vingt ans.

Quand on recommence a réfléchir sans tabou, on se rend compte que lever 600 milliards en 10 ans quasi gratuitement sans risquer une forte inflation, c’est possible.

Par François Carlier, membre du groupe de travail mis en place par la Fondation pour la Nature et l’Homme sur les questions financières

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Un commentaire

  1. Il est normal que la BCE considère seulement la période 1960-1990 pour tenter de justifier son opinion, non démontrée, sur l’existence d’un lien causal bi-univoque entre la création monétaire et l’inflation…
    Il est normal que l’horizon de la BCE s’arrête au siècle dernier !

    En effet: le statut de la BCE est la copie de celui de la Bundesbank, rédigé juste après la seconde guerre mondiale, au nom du… « Plus jamais ça ! ».

    Après l’écrasement du 3ieme Reich, il y avait certes de bonnes raisons, en Allemagne, de considérer cette « nécessité de l’existence » que constitue la création monétaire… comme un « outil dangereux »… à ne pas livrer sans précautions au bon plaisir – ou aux foucades – de responsables politiques à la demagogie susceptible de devenir belliqueuse…

    La création monétaire peut être publique ou privée… Entre les mains d’un ministre des finances plus ou moins avisé, elle peut soit permettre la création de nouveaux biens publics, soit déclencher de l’inflation (dans certaines conditions, notamment l’existence préalable de capacités de production inemployées): la création monétaire publique est un outil. Comme n’importe quel outil, elle peut être utilisée à des fins désirables ou pour des buts abominables !
    Au 19ième siècle, elle a permis par exemple de couvrir notre pays d’un réseau de voies de chemin de fer. Outre Rhin, après l’épisode des brouettes de marks… elle a aussi permis de transformer l’économie allemande pantelante en une puissance militaire capable d’infliger de terribles destructions à ses voisins.

    En ce début de millénaire, avoir imposé aux 17 pays de l’Eurozone le statut de la Bundesbank né au siècle dernier (c à d. la privatisation de la création monétaire, liée à l’interdiction du recours à… la « Planche à billets »), est un geste idéologique, (pour ne pas dire fétichiste), comparable à celui qui consisterait à interdire l’usage du marteau après… un assassinat à coups de marteau !

    Le cout de ce choix politique désastreux, (issu d’un compromis franco-allemand lors de la négo du Traité de Maastricht, il y a 20 ans), est d’environ 200 milliards /an (dont ~1/4 en France)

    On comprend que « l’interdiction du marteau soit d’un *grand intérêt*, (à plus d’un sens du terme…), pour les marchands de *cloueurs automatiques*… « ! Avant l’UE de Lisbonne, nos banquiers n’auraient jamais osé rêver:
    - de garder le privilège du « seigneuriage » (un ancien droit féodal…), que leur accorde le système monétaire à réserves fractionnaires (c a d. que les banques peuvent tirer profit de ressources qu’elles ne possèdent pas !),
    - tout en échappant à la tutelle de la « puissance publique », qui pouvait notamment leur imposer… un « plancher d’obligations » ! (De nouveau… à plus d’un sens du terme !

    C’est une tragédie que l’opinion publique européenne soit si mal informée du prolongement que les conflits du 20ième siècle ont sur les citoyens du 21ième siècle.

    Il est honteux que, sur son site Web, la BCE s’acharne à décrire l’inflation comme un mal absolu… sans jamais dire un mot du chômage !
    Il est honteux que le choix d’un peu moins de chômage, qui résulterait, entre autres, d’un grand programme d’investissements publics, (financé par emprunt direct auprès de la BCE), ne fasse pas partie des options politiques que nous proposent pour 2012 les 2 grands partis de gouvernement.

    Commentaire by Arzi77 | Le 21 juillet 2011 - 14 h 42 min

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