La mystique de l’or par André Hunebelle.

Le 31 juillet 2011 - 16:13 | Commentaires fermés

Andreas Praefcke
Pour beaucoup de gens, l’or contenu dans le coffre des banques centrales permet de garantir notre argent. Pourtant, cela n’est plus vrai depuis qu’en 1971 le président américain Nixon a suspendu la convertibilité du dollar en or. Ainsi, on compte dans les coffres des Banques centrales de la zone euro près de 10 500 tonnes d’or pour une valeur au cours actuel de 400 milliards d’euros. La monnaie en circulation est par contre de l’ordre de 5 000 milliards d’euros.

La petite histoire ci-après racontée par André Hunebelle dans le journal la Flèche (17/03/39) permet de se rendre compte à quelle point l’ensemble de notre système monétaire repose avant tout sur des croyances. En ces temps de secousses monétaire, il est bon de rappeler comme le fait le ministre de conte de fée que  « la sagesse consiste, non à entasser des lingots dans des caves, mais à produire abondamment toutes les vraies richesses et à les répartir avec intelligence afin d’en permettre la consommation.

Introduction : la mystique de l’or ou comment l’or est devenu un mythe.

Les hommes pris individuellement, obéissent rarement aux lois du bon sens, mais lorsqu’ils sont groupés en sociétés, on peut bien dire qu’ils n’y obéissent jamais. Il se crée dans les masses des mystiques collectives dont il est bien difficile d’expliquer l’origine. L’une des plus curieuses est certainement la mystique de l’or. De tout temps, l’or fut convoité par les hommes dans le monde entier et devint de ce ce fait une véritable monnaie internationale. Depuis des siècles et des siècles, des centaines de générations furent élevées dans le respect du métal jaune et son prestige sur les masses n’est pas encore prêt de s’éteindre.

Et pourtant il ne joue plus aujourd’hui, dans notre vie économique, qu’un rôle de présence “invisible”. Il est devenu un véritable “mythe”. Nos sociétés modernes l’ont “escamoté”. Y a-t-il un “moins de trente ans” qui se souvienne avoir vu une pièce d’or en circulation ? Tous les pays modernes ont substitué à la monnaie d’or des billets en papier, billets qui, en principe, sont échangeables à tout moment contre leur valeur en métal. Chaque billet de la Banque de France porte encore imprimée la formule sacramentelle : « Payable au porteur et à vue. » Il fut un temps, paraît-il, où cela était vrai ; mais aujourd’hui les billets ont “cours forcé”. Ils ne sont plus convertibles en or. Et pourtant tout le monde les accepte en paiement.

Une confiance aveugle s’attache encore au papier imprimé qui fut si longtemps l’équivalent du métal précieux. Cependant, cette confiance n’existe dans le public que si on lui affirme que la cave de la Banque de France est garnie d’une quantité importante de lingots. Voilà bien la logique des hommes : les billets qu’ils possèdent ne leur donnent plus droit à la moindre parcelle d’or, mais ils n’ont confiance dans ces billets que s’ils savent que l’or est toujours là.

Swiss banker

Cette mystique de l’or est universelle : l’or est à la base de toutes les transactions internationales et les économistes orthodoxes dissertent sans se lasser sur le rôle essentiel que joue ce métal dans tous les échanges extérieurs. Il est pourtant facile de démontrer que, là comme ailleurs, l’or n’intervient que comme unité de mesure. Toute autre unité choisie arbitrairement, sans souci de sa valeur absolue, pourrait le remplacer si les hommes tombaient un jour d’accord pour adopter un nouvel étalon. Le rôle de l’or à la base de toute transaction n’a qu’une valeur psychologique.

 

Une anecdote que je dois à l’un de nos amis va permettre au lecteur de mieux juger et de conclure.

Nous apprenons, par les journaux, que pour opérer des règlements internationaux, les instituts d’émission des différents pays se font de fréquents envois d’or. Vous avez même entendu parler de ces avions qui, par inadvertance, laissaient tomber en route une partie de leur cargaison en rase campagne ou en pleine mer. Les lingots font, le plus souvent, un petit voyage circulaire. Ils étaient en Amérique, l’Amérique les envoie en Angleterre, l’Angleterre leur fait faire un petit tour en France, puis ils reviennent en Amérique, et ainsi de suite. À chaque voyage, il faut mobiliser la police, parfois même la force armée, pour veiller sur ces briques précieuses.

Or, il était une fois (cette anecdote ressemble fort à un conte de fées) un économiste intelligent. Il dit à ses collègues des autres pays : « Ce trimballage d’or coûte très cher. Chacun de nous devrait ouvrir une succursale de sa banque d’émission dans une île isolée au milieu du pacifique. Ces succursales auraient des caves spécialement aménagées pour mettre à l’abri le métal précieux. Nous y déposerions chacun notre stock d’or. Nous passerions ensuite des ordres télégraphiques à ces agences qui s’enverraient de l’une à l’autre, sans difficulté et sans risques, la quantité de lingots que nous leur indiquerions et tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes.»

Ainsi fut fait.


Sternenlaus spirit

Quelques années plus tard, un autre économiste intelligent (c’est bien un conte de fées) s’écria : « La vraie solution est encore bien plus simple : nous allons dans cette île construire un fort. nous l’entourerons de fils de fer barbelés, de réseaux électriques à haute tension, et nous enfermerons dans ses casemates toutes nos réserves métalliques. Nous aurons soin d’étiqueter et de numéroter tous les lingots; et chacun de nous sera propriétaire du stock, de tel numéro à tel numéro, suivant l’inventaire qui aura été soigneusement dressé. Ainsi, au lieu de mourir d’ennui dans cette île déserte, nous allons pouvoir rentrer chacun dans nos pays respectifs et nous ferons, à l’avenir, sans risques et sans dérangement, tous nos virements d’or en compensation de nos règlements internationaux, par un simple jeu d’écritures.»Et chacun de dire : « Quel dommage qu’on n’y ait pas pensé plus tôt ».

Pendant des années et des années ce système marcha à merveille. Cette île était si lointaine, si bien défendue par des champs de mines et des engins automatiques de toutes sortes qu’on avait jugé inutile d’y laisser des gardiens. Aucun bateau n’osait s’en approcher.
Un beau jour, un émule d’Alain Gerbault ayant entrepris le tour du monde eut la fantaisie d’aller reconnaître l’île au trésor. Il croisa des jours et des jours dans ses parages, refit le point plus de dix fois sans parvenir à la trouver et il acquit la certitude que, sans doute à la suite d’un tremblement de terre, l’île renfermant la réserve d’or du monde entier avait disparu. Bouleversé par sa découverte, il se hâta de revenir dans son pays natal et se précipita chez le président du Conseil. Il le trouva justement en conférence avec le ministre des Finances. Les portes étant bien fermées, il leur fit part de cette effroyable catastrophe.
Mais, à sa grande stupéfaction, le ministre des Finances ne s’affola pas. Il lui demanda simplement : « Avez-vous déjà mis quelqu’une au courant de cette nouvelle?» Le navigateur s’écria : « Oh ! non, monsieur le ministre, vous et monsieur le président du Conseil êtes encore les seuls informés de ce désastre irréparable ».
Alors le ministre, qui était un homme logique et compétent (tout arrive dans les contes de fées) lui dit avec un sourire très calme : « C’est parfait. Il ne nous reste plus qu’à oublier tout ce que vous avez appris à ce sujet. Nous en ferons autant, monsieur le président du Conseil et moi. Ainsi tout continuera comme par le passé ».
Le navigateur, qui était un homme à principes, eut un sursaut d’indignation et s’écria : « Comment, vous voudriez faire reposer toute l’économie du monde sur un mensonge ?»
Le ministre lui répondit : « Ce n’est pas un mensonge. Depuis combien de temps cette île au trésor a-t-elle disparu ? Nul ne le sait. Les échanges se sont-ils opérés plus mal ? Les succursales de toutes les banques depuis des années et des années transcrivent, sur des registres, les numéros des lingots qui leur appartiennent. Elles passent consciencieusement des écritures, font des virements sur le papier et tout le monde est content.
«Le monde entier, depuis que l’or existe, vit sur cette illusion.
«Les hommes ont une foi mystique dans la vertu de ce métal. Pourquoi contrarier ces malheureux en leur apprenant la vérité ? Ce serait d’ailleurs peine perdue. Jamais vous ne leur ferez admettre que la disparition de tout cet or ne change rien au rythme de leur vie, que la sagesse consiste, non à entasser des lingots dans des caves, mais à produire abondamment toutes les vraies richesses et à les répartir avec intelligence afin d’en permettre la consommation.»

« Mais pourquoi ne pas leur tenir ce langage, reprit le navigateur ? Vos paroles sont la logique même. Ils comprendraient sans doute.»

«Hélas ! répondit le ministre, les hommes ne raisonnent jamais. Adressez-vous à leur intelligence et ils vous condamneront. Si nous voulons être compris, gardons-nous bien de toucher à leurs illusions.»
Et pendant des siècles tout continua comme par le passé, car tous trois, en sortant du ministère, dans la voiture du président du Conseil, à la suite d’un dérapage sur le pont le plus voisin, tombè rent dans le fleuve qui traversait la ville et s’y noyèrent.
Ce qui, avouez-le, était le seul moyen pour qu’un pareil secret fût gardé… Il ne faut pas être trop optimiste, n’est-ce pas, même dans un conte de fées ?

 

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