Analyse critique de la valuation économique des risques III. Limite de la rationalité économique (billet invité)

Le 9 janvier 2012 - 12:56 | Commentaires fermés

Je suis très heureuse de mettre en ligne ci-après un texte en trois parties de Nicolas Bouleau qui nous présente une analyse critique de la valuation économique des risques.

I. Le risque et l’interprétation

II. Le cas du crédit

III. Limite de la rationalité économique

Nicolas Bouleau, économiste et mathématicien, est directeur de recherches à l’Ecole des Ponts et chercheur associé au CIRED. Il est membre du groupe de travail sur la finance mis en place par la Fondation pour la Nature et l’Homme.

La confusion et l’inadéquation de la façon de traiter les risques ne sont pas propres au marché du crédit. Cela est dû fondamentalement à cette croyance naïve qu’on peut « peser » les risques comme on pèse de l’or. Un nombre, jamais, ne pourra rendre compte d’une situation qui me concerne et dont j’ignore partiellement les contours et les conditions.

 

A. Vivre avec plusieurs interprétations

Une des raisons à cette impossibilité est la dépendance des risques à d’autres risques. Les situations incertaines sont le plus souvent susceptibles de plusieurs interprétations qui, chacune, se propage en un ensemble logiquement cohérent. Contrairement à ce que pensaient les philosophes pragmatistes du début du 20ème siècle (Peirce, Dewey, William James) les interprétations ne sont pas des croyances. On vit généralement avec plusieurs interprétations.

Par exemple celle que le soleil tourne autour de la terre est commode dans la vie quotidienne et coexiste pacifiquement dans notre esprit avec celle héliocentrique beaucoup plus rarement utilisable. En physique l’interprétation corpusculaire de la lumière est commode pour certains phénomènes (effet photoélectrique) et l’ondulatoire pour d’autres (interférences). En psychologie on sait depuis Freud qu’on peut aimer et détester à la fois la même personne. En sociologie Max Weber a montré, devant les difficiles problèmes de l’immersion du sociologue dans la société qu’il étudie, la force méthodologique de construire des idéaux-types qui sont évidemment pluriels et complètent chacun notre compréhension des institutions.

Le goût de vouloir tout monétiser est une propension au monisme interprétatif. Et ceci est, à mon avis, un usage pervers des mathématiques.

 

B. Pauvreté de la rationalité analytique

Quel est le rôle, vraiment, de l’usage de mathématiques en économie ? Relisons les classiques Adam Smith, Ricardo, Jean-Baptiste Say, Stuart Mill, il n’y a pour ainsi dire pas de maths. Celles-ci apparaissent avec les raisonnement d’optimum et leurs dérivées partielles proposés par les néo-classiques au milieu du 19ème siècle (Dupuit, Cournot, Léon Walras, Jevons, Menger, Pareto, etc.), avec un vocabulaire mathématique tiré de la mécanique rationnelle et du principe de moindre action et donc selon une approche du social simplificatrice à l’extrême.

Et puis cette syntaxe s’est perfectionnée jusqu’à des sommets d’ésotérisme (la finance), gage de scientificité d’une pensée terriblement influente sur son objet d’étude, sa performativité comme on dit.

De quelle façon la mathématisation du réel construit-elle un monisme ? Les maths ne construisent aucun monisme si on les utilise selon des modélisations concurrentes. En revanche le monisme économique vient d’un préjugé philosophique qui repose sur une erreur. Il peut être formulé ainsi « si notre doctrine est vraie alors les autres non seulement sont fausses mais sont n’importe quoi« . C’est le préjugé de supériorité analytique. Il fait croire aux économistes qu’en s’astreignant à une rigueur déductive (grâce aux maths) ils construisent la seule compréhension du domaine qui satisfasse cette exigence logique. Mais le principe « du faux suit n’importe quoi » ne concerne pas les théories entre elles, il y a confusion entre la relation de satisfaction (d’une syntaxe par une interprétation) et la relation d’implication (d’une conséquence par une prémisse).

Tout cela pour dire que l’agent rationnel de nos économistes ne comprend le monde que d’une seule façon ! Sa seule liberté est de modifier les notes au gré de sa fonction d’utilité dans une grille de critères pré-établie. Comment peut-on rendre compte du social avec des « agents » aussi stupides ?

 

C. Retour sur le cas du crédit

On peut prendre le cas du crédit sous n’importe quel angle, le risque de défaut a pour cause l’emprunteur mais la répartition du surcoût qu’il engendre entre le bailleur et l’emprunteur est mal résolue par le marché.

Ce qui est sage, c’est de prévoir à l’avance ce que feront les deux parties dans les divers cas et de chercher un accord équilibré révisable par étapes. Si le projet marche bien : il faut en donner a priori des critères et des indicateurs pondérés, le prêteur doit en profiter. Si le projet marche mal, des garanties doivent être fournies au mieux sur les équipements acquis, les terrains et l’immobilier… On revient donc à l’idée de participation du prêteur au projet comme c’est le cas dans la commandite d’entreprise.
Pour conserver la possibilité du passage de relais entre créanciers pour des investissements à long terme, cela milite en faveur de transmission de vraies responsabilités dans le cadre d’opérations de gré à gré appuyées par des contrats circonstanciés.

Le point épistémologique central est que le risque est de nature interprétative ce qui veut dire que l’appréhender demande un engagement, une implication, que la standardisation des marchés ne parvient pas à fournir, et dont la clé est le contrat. Comme le souligne justement Armand Hatchuel c’est une gestion humainement responsable qui est créatrice de richesse (Le Monde 25-10-2011).

Qu’est-ce que le marché a effacé ? Les particularités des clauses du contrat nominal entre le bailleur et l’emprunteur. Elles peuvent prévoir des échéances et des critères de succès ou d’échec partiels où les engagements réciproques sont revus, clauses qui peuvent prendre en compte des phénomènes sociaux ou environnementaux extérieurs. L’économie de contrats est une économie sans anonymat. La substituabilité des créanciers organisée sous forme de marché se traduit par une absence de co-responsabilité entre prêteur et emprunteur. C’est une question essentielle pour la gestion de l’aléa et du futur. Par les marchés financiers il y a fabrication d’irresponsabilité.

Le crédit est juste un exemple, il y a énormément de cas où l’économie protège l’individualisme anonyme. Cela pose beaucoup de problèmes notamment dans le cas des soins : soins médicaux, médicaments et aussi les soins à la nature…

On débouche sur l’idée que le contrat doit revenir au centre de l’économie, idée qui revient évidemment à Michel Serres qui proposait de l’étendre à la nature : « au contrat exclusivement social ajouter la passation d’un contrat naturel de symbiose et de réciprocité où notre rapport aux choses laisserait maîtrise et possession pour l’écoute admirative, la réciprocité, la contemplation et le respect, où la connaissance ne supposerait plus la propriété, ni l’action la maîtrise, ni celles-ci leurs résultats ou conditions stercoraires. Contrat d’armistice dans la guerre objective, contrat de symbiose : le symbiote admet le droit de l’hôte, alors que le parasite — notre statut actuel — condamne à mort celui qu’il pille et qu’il habite sans prendre conscience qu’à terme il se condamne lui-même à disparaître. » (Le contrat naturel, éd. F. Bourin 1990).

 

D. Orientations

Le contrat restitue la singularité idiosyncratique de chaque entrepreneur. Plus généralement il convient de favoriser le pluralisme.

Dans le domaine de la connaissance et des savoirs économiques, le pluralisme est essentiel pour dépasser les crises, je renvoie à l’étude épistémologique que j’ai faite à ce sujet dans la revue Real-World Economics (« Mathematics and Real World Knowledge » issue 57, p90).

Il est essentiel de considérer comme normal l’existence de plusieurs monnaies même au sein d’un même pays. Ce sont de outils qui nous manquent pour la transition écologique. Cela ne peut que contribuer à plus de pertinence pour rendre possible une vie multidimensionnelle et en tenir compte dans les échanges. L’économie mondialisée doit permettre des systèmes économiques variés qui se superposent sans se nuire.

Actuellement la pensée économique est réductrice. L’action bénéficiaire y a une légitimité trop facile. Elle peut détruire irréversiblement par sa logique d’équivalence et de substitution, on ne peut plus se permettre un tel laxisme. Notre jardin est trop petit pour de telles méthodes.

Commentaires fermés
Commentaires fermés

Catégories : Billet invité

Avant de laisser un commentaire, lisez notre charte

Pas de commentaire

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article.

Désolé, les commentaires sont fermés pour le moment.